Par manque de temps pour travailler un billet, certes, mais ça vaut le coup... de relire le discours de François Bayrou (et des commentaires dans l'hémicycle) du vote de la motion de censure du gouvernement, le 26 mai 2006.
(photographies: une de dimanche 21, Acropolis Nice,piquée sur le site Bayrou.fr et une de "mon photographe"AF, août 2006, La grande Motte.)




M. François Bayrou - Vous comprendrez qu’à cette heure, je ne puisse m’empêcher d’avoir une pensée pour un homme qui a beaucoup fréquenté cet hémicycle, qui a été mon adversaire pendant trente ans, et qui était aussi un ami : j’ai une pensée pour André Labarrère, qui vient de disparaître (Applaudissements sur les tous les bancs).

Vous me pardonnerez de commencer en citant à cette tribune les propos d'un dangereux révolutionnaire, un de ceux dont l'ordre public a tout à redouter : Édouard Balladur, qui le 11 mai, déclare à l'AFP : « Nous ne vivons pas seulement une crise politique ; c'est plus grave que cela, c'est une crise morale. Et cette crise ne peut pas durer plus longtemps sans dommages. » J’y ajouterai une anecdote. Hier avait lieu, dans une salle du Parlement européen, un débat sur l'adhésion de la Roumanie. Les questions étaient sévères, faisant au représentant roumain des reproches sur l'État de droit, sur les soupçons de corruption. Alors le représentant roumain s'est levé et a dit : « Que me diriez-vous s'il se passait en Roumanie ce qui se passe en France ? » (Applaudissements sur les bancs du groupe UDF et sur plusieurs bancs du groupe socialiste ; protestations sur les bancs du groupe UMP)

Crise morale, atteinte à l'image et à la réputation de notre pays. Nous avons à répondre à une seule question : est-il bon pour la France que tout cela, cette décomposition qui empêche toute action réelle, sur quelque sujet que ce soit, et désespère les Français, dure encore une année ?

Comment mettre un terme à cette crise ? Les Français, écœurés par ce spectacle et par ce qu’il révèle, baissent les bras en disant : « on n'y peut rien ». Eh bien si, on y peut quelque chose !

Il y a deux autorités dans la République qui ont le pouvoir, la responsabilité – et même le devoir – d'intervenir lorsque le délitement atteint un seuil intolérable. La première de ces autorités, celle dont on attendait la réaction, c'est le Président de la République. C'est vers lui que se tournaient les regards. Il a le pouvoir de rompre ce cercle vicieux. Il peut démissionner. Il peut dissoudre. Il peut changer de gouvernement. Il peut demander au Gouvernement d'engager sa responsabilité devant l'Assemblée (Applaudissements sur les bancs du groupe UDF). Il a choisi de ne rien faire.

La deuxième autorité, c'est l'Assemblée nationale. Ce sont les députés du peuple qui ont le pouvoir, selon la Constitution, de « mettre en cause la responsabilité du Gouvernement par l'adoption d'une motion de censure. »

Quelle est la responsabilité du Gouvernement ? C’est moins l’affaire Clearstream que d'avoir été acteur de la décomposition civique à laquelle nous assistons. Ce gouvernement a été bâti – je l’ai dit le jour même où il a été constitué – autour d'une rivalité haineuse. L'un soupçonne l'autre d'avoir créé l'affaire pour l'anéantir. L'autre soupçonne l'un de l'avoir fait exploser pour le déstabiliser. Cette rivalité haineuse a tout pourri, comme c'était prévisible – et nous le savons tous. (Applaudissements sur les bancs du groupe UDF et sur quelques bancs du groupe socialiste)

Ah, aujourd'hui, s'il y avait une censure des uns contre les autres, avec quelle ardeur elle serait votée ! Et avec quelle ardeur elle s'exprime ! Entendez-vous ce qui se dit dans les couloirs, dans les journaux (Interruptions sur les bancs du groupe UMP), non pas parmi les citoyens, mais parmi les élus de l'UMP (Applaudissements sur les bancs du groupe UDF), leurs responsables, le secrétaire général de l’UMP, et tous ceux qui annoncent officiellement, par un communiqué au Figaro, qu'ils ne seront pas là pour soutenir le Gouvernement, qu’ils voteront avec leurs pieds, en désertant l’hémicycle pour manifester leur réprobation ? (Applaudissements sur les bancs du groupe UDF et sur plusieurs bancs du groupe socialiste)

La censure, elle est dans tous les esprits. La censure, elle est sur tous les bancs. La censure rentrée, la censure discrète, la censure chuchotée, la censure sournoise. Eh bien, je lui préfère une censure franche, celle qui s’exprime par un bulletin de vote ! (Applaudissements sur les bancs du groupe UDF et sur quelques bancs du groupe socialiste)

Mais la mise en cause du Gouvernement ne s'adresse pas seulement à ce climat de rivalité haineuse. Elle s'adresse à l'utilisation de l'État dans cette guerre de clans. Les services secrets de notre pays, dans leur dimension intérieure et extérieure, la DST, la DGSE, l'officier général chargé des opérations spéciales, sans que personne puisse savoir qui vise qui, qui utilise qui, qui manipule qui. Sans vouloir vous troubler dans la lecture de vos notes, que je devine très importantes pour l’avenir de notre pays, Monsieur le Premier ministre, la Ve République vit avec cette pratique depuis trop longtemps. Et cette pratique est une tare de la République. Comme si l'Etat, le plus enivrant dans l'État, c'était cela, les secrets de police, les notes blanches, les petits secrets que l'on savoure et dont, à l'occasion, on se sert. Cela devient, ouvertement, un objet de pouvoir. Ainsi peut-on entendre, au moment de la formation du Gouvernement, un ministre de l'Intérieur dire qu'il revient au pouvoir pour « reprendre en main les services secrets ». Plus tard on annonce triomphalement qu'il l'a fait ! Tout cela sur fond de terribles affaires financières, dont on prononce le nom en baissant la voix – les frégates de Taïwan, les avions de combat, affaires qui ont entraîné des détournements d'argent inouïs…

M. Jean Marsaudon - C’étaient les socialistes !

M. François Bayrou – C’est exact, et j’y viens. Affaires, disais-je, qui ont entraîné des détournements d'argent inouïs et un chapelet d'assassinats, affaires dont un ancien ministre de la défense, Alain Richard, vient de parler en termes non voilés. Là aussi, Monsieur Hollande, l’article 40 du code pénal aurait pu jouer !

Les Français ne veulent plus de cette République noire, de cette République d’ombres.

C'est donc, en apparence, une affaire d'État, à laquelle les Français ne comprennent goutte. Mais en réalité, c'est bel et bien une crise de régime. Car la vraie question est de savoir comment la France, républicaine depuis deux siècles, a laissé se développer de telles dérives. Nos institutions auraient dû les détecter et les réprimer. En effet, les institutions démocratiques ne s'adressent pas à des hommes vertueux. Elles s'adressent aux hommes comme ils sont, plus ou moins fragiles, plus ou moins sujets à la faiblesse.

M. Georges Tron - Cela ne veut rien dire !

M. François Bayrou – Regardez autour de vous, et vous comprendrez ! Les institutions sont là pour poser des garde-fous qui empêchent ces faiblesses de s'installer et de détruire. Les penseurs de la démocratie libérale l'ont précisément pensé pour écarter ces dérives banales que sont la corruption, l'abus de pouvoir, l'appropriation de l'État, l'opacité des comportements.

Or nous avons un virus dans notre démocratie, qui l’empêche de se défendre : c’est l’absolutisme. Il y avait de l’absolutisme chez le général de Gaulle, parfois même un absolutisme ébouriffant, comme une nostalgie de la monarchie de droit divin (Protestations sur les bancs du groupe UMP)… Ne me hurlez pas dessus quand je cite le général de Gaulle ! (Exclamations sur les bancs du groupe UMP) Mais cet absolutisme gaulliste était tempéré par le référendum. On le vit bien en 1969. Le pouvoir n’était pas un chèque en blanc, puisque le peuple était appelé à intervalles réguliers à valider sa signature. Si la confiance manquait, le Président s’en allait. Et il s’en alla, lui !

Aujourd'hui et depuis des décennies, nous avons le pire des absolutismes : l'absolutisme dissimulé, sans contrôle et d'autant plus pernicieux qu'il est caché. Apparemment, la séparation des pouvoirs existe. Apparemment, l'autorité judiciaire est indépendante. Apparemment, les autorités de contrôle sont libres. Apparemment, c'est le Parlement qui vote les lois et contrôle l'exécutif. Apparemment...

Mais la réalité est tout autre (Exclamations sur les bancs du groupe UMP). Le pouvoir exécutif est en fait à la fois exécutif et législatif, il vit dans l'intimité avec les autorités de contrôle qu'il nomme souverainement, il multiplie les manœuvres pour contrôler le judiciaire ! (Exclamations sur les bancs du groupe UMP) Il faudra par exemple expliquer ce que signifie dans les carnets du général Rondot cette phrase sibylline à propos du juge Van Ruymbeke, en juillet 2004 : « faire le passé de son père »…

M. Arnaud Montebourg – Incroyable !

M. François Bayrou – J’aimerais savoir ce que signifie cette phrase quand elle est notée par le général chargé de coordonner les opérations spéciales ! (Applaudissements sur les bancs du groupe UDF et sur quelques bancs du groupe socialiste)

Dans cette République absolutiste, celui qui contrôle l’Élysée contrôle la majorité, surtout lorsqu'elle a pris l'engagement écrit d'obéir à tout, et nomme à tous les emplois de l'État.

Quand il advient de plus que toutes les majorités, dans toutes les assemblées, appartiennent à un seul parti, il n'y a plus aucun contrepouvoir. Les gouvernants n'ont plus aucune obligation de discuter, de consulter, d'entendre, de convaincre. Ils pensent pouvoir agir à leur guise. Et vous avez le CPE ! (Exclamations sur les bancs du groupe UMP)

Dans la République absolutiste, il n'y a plus qu'un but politique : contrôler le quartier général. À partir de quoi, on installera ses hommes partout, ses réseaux partout. Tout le pouvoir pour un clan et qui n'est pas avec moi est contre moi ! D'où l'état de guerre intestine, d’où la guerre des clans pour contrôler l'État !

M. Arnaud Lepercq - Parano !

M. François Bayrou - Croyez-vous vraiment ?

Ce régime, regardez le bien et voyez ses échecs perpétuels, sous la gauche et sous la droite ! Ce régime, c'est un ancien régime. Et il faut que la vigueur et la rigueur du peuple français en fassent réellement et le plus vite possible un ancien régime.

C'est nous, élus du peuple, non pas élus de l'UMP (Exclamations sur les bancs du groupe UMP), du PS ou de l'UDF, non pas élus des partis, mais élus des citoyens, élus sans mandat impératif, n'ayant à obéir à aucune consigne autre que celles de notre conscience, c’est nous qui avons le moyen de sortir de cette crise qui dure depuis des mois et même des décennies.

Je sais bien qu'il y a la discipline de parti, les habitudes,et je connais bien cette idée : ne pas mélanger nos voix avec celles du parti socialiste et des communistes. Eh bien, parlons en ! À gauche, interdiction formelle de parler avec la droite, et même au congrès du Mans, interdiction écrite de travailler avec le centre. À droite, interdiction formelle de fréquenter la gauche. Entre les deux, au milieu de cet hémicycle, le mur de Berlin ! (Exclamations sur les bancs du groupe UMP)

Puis-je rappeler à cet hémicycle que le mur de Berlin est tombé en 1989, il y a bientôt vingt ans ? (Exclamations sur les bancs du groupe UMP) Et qu'il y a quelques mois, il est de nouveau tombé, à Berlin, lorsque la droite et la gauche allemandes ont choisi, obéissant aux électeurs, non seulement de parler ensemble, mais de gouverner ensemble ? (Applaudissements sur les bancs du groupe UDF)

Du temps du mur de Berlin, il y avait ceux qui acceptaient de partager les valeurs de la dictature soviétique et ceux qui ne l'acceptaient pas. Mais aujourd’hui il n'y a plus de dictature soviétique. De ce bloc, reste la Chine, vers laquelle courent ventre à terre les multinationales.

Je suis en désaccord et souvent en opposition avec le PS. Je n'exonère ce parti d'aucune de ses responsabilités dans la crise que nous vivons. Je n'ai pas oublié la fin de François Mitterrand, je n'ai pas oublié les écoutes téléphoniques et ce temps où, sur oukase, on écouta des centaines de Français qui avaient déplu au Prince offensé. Comme aujourd'hui, c'était officines et compagnie ! Je n'ai pas oublié que l’affaire des frégates de Taiwan a commencé sous un gouvernement socialiste. Je ne me dissimule rien ni de leur passé, ni des différences que j'ai avec eux. Mais je ne considère pas les socialistes français comme des ennemis, ni comme des intouchables.

De même je suis souvent en opposition avec l'UMP. Je suis en désaccord radical avec l'idée d'un parti unique, même si je sais que beaucoup de Français – que j'estime – ont cru à ce choix. Mais ce désaccord ne fait nullement pour moi de ce parti un ennemi.

Ce que je considère comme ennemie, c'est la malédiction qui interdit de se parler en France, même quand on est d'accord, sous prétexte qu'on n'a pas la même étiquette (Applaudissements sur les bancs du groupe UDF).

Dans la société du XXIe siècle, le pluralisme gagne partout, dans les familles, dans les genres de vie, dans l'entreprise. Le seul endroit où il n'est pas accepté, c'est dans le lieu même du pluralisme, à l'Assemblée nationale, où pourtant la France, dans sa diversité, est censée être représentée ! Eh bien, en effet, je franchis un pas.

Plusieurs députés UMP - Vers la gauche !

M. François Bayrou - J'accepte de voter, dans des circonstances nationales graves, avec des gens qui sont différents de moi. Je ne renie rien de ces différences, mais je les fais passer après l'intérêt national (Applaudissements sur les bancs du groupe UDF ; exclamations sur les bancs du groupe UMP).

Et même j'envisage, lorsque viendra le moment de reconstruire notre pays, de travailler avec des gens différents de moi, d'un bord et de l'autre, non pas pour sanctionner comme aujourd’hui, mais pour construire (Exclamations sur les bancs du groupe UMP). Car nous sommes descendus si bas, nous sommes allés si loin dans la décomposition qu'il faudra rassembler, pas seulement du centre, mais de droite, de gauche, pour garantir aux Français que la République nouvelle sera la République de tous et non pas la République des amis !

On croit que c'est une révolution et on hurle quand on entend ces mots ? Mais sur les 36 000 communes de France, combien sont gouvernées ainsi, en rassemblant les différences ? (Applaudissements sur les bancs du groupe UDF) Ce fut aussi le choix de notre histoire. Ce fut le choix du général de Gaulle (Exclamations sur les bancs du groupe UMP). Et celui de Robert Schumann. Ce fut le choix de Pierre Mendès-France. Et celui de Chaban-Delmas. C'était aussi le choix de Valéry Giscard d'Estaing, avant qu'on ne le contraigne à se replier sur un camp, et donc à perdre. C’était le choix de Michel Rocard, nous le savons bien. Et c'était le choix de Jacques Delors. Et c'est le choix de millions de Français, choix qu’ils ne peuvent exprimer parce qu'on ne leur propose que simplisme et haines de camp.

Et quand en 2002, Jacques Chirac a été élu à la présidence de la République, avec plus de voix de gauche que de voix de droite, personne n'est allé le traiter, Monsieur Accoyer, de « petit supplétif de la gauche » ! (Exclamations sur les bancs du groupe UMP) Il y a une idée de la France et de la République qui dépasse les idéologies. Il y a des principes sur lesquels on doit s'accorder, surtout quand ça va mal, à condition que l’on se respecte pour ce qu'on est. On ne gouverne pas un pays avec une minorité, on ne gouverne pas un pays avec 19 %, on ne gouverne pas pour une minorité, on ne gouverne pas pour 19 % ! (Exclamations sur les bancs du groupe UMP) On gouverne un pays avec une base large. Pour l’obtenir, il faut rassembler des courants différents !

Quelle est la condition du rassemblement ? Ce sont des projets et des principes clairs. Il faut des institutions nouvelles. Il faut une république qui tourne le dos à ce dévoiement de la Ve République. Il faut une société de liberté. Il faut l'économie libre avec un contrat social. Il faut l'État impartial. Et il faut un projet européen clair. Sur tout le reste, on discute, on négocie. Parfois on est d'accord, parfois on est en désaccord. On débat, on vote, sans majorités ni oppositions automatiques, avec des leaders qui s'engagent et un peuple qui de ce fait s'intéresse.

Car il y a un peuple qui s'avance vers cette démocratie ouverte, alors que l'Assemblée en reste aux hurlements bihebdomadaires. Il y a un peuple de citoyens dont internet, par exemple, est devenu le terrain de débat. On ne gouverne pas ce peuple comme un peuple de sujets, soumis à un État contrôlé. Plus vous essaierez de le faire, plus vous connaîtrez de déconvenues.

De ce peuple qui veut que l'on sorte de cette décomposition, nous sommes ici les élus. Nous n’avons pas été élus pour laisser notre pays dans cette crise morale et démocratique. Nous sommes élus, tous, pour sortir de cet effondrement. Nous avons le pouvoir de le faire, simplement par un bulletin de vote, dans quelques minutes.

Nous avons le pouvoir, et selon moi, nous avons le devoir de le faire ! C'est pourquoi, pour exercer ce devoir, je voterai la motion de censure (Applaudissements sur les bancs du groupe UDF et sur plusieurs bancs du groupe socialiste)